vendredi 1 janvier 2016

Publier un unique article par an suppose un travail de fond conséquent (un peu comme la publication de la Bougie du Sapeur, qui paraîtra en cette année 2016).

2015 une drôle d'année mais ici n'est pas l'endroit pour remonter les fils publics et privés qui resteront à la postérité de ces douze mois.

J'ai beaucoup lu, et même relu, ce qui est une nouveauté. Avoir terminé mes études me laisse indéniablement une plus grande liberté d'esprit, que j'investis, entre autres, à lire, beaucoup, tout le temps. 

J'aime bien mes guides, ceux qui mettent des pavés ou de minces ouvrages sur mon chemin, ouvrant à des discussions, des rencontres, des nuits imprévues. J'aime aussi suivre mon instinct, renifler de loin des pages nécessaires, avec plus ou moins d'exactitude. 

Retirons un livre de cette année, celui qui restera "le bouquin de 2015" : C'est ainsi que les hommes vivent de Pierre Pelot. Je le retiens pour des dizaines de raisons, toutes plus éloignées les unes que les autres. Parce que c'est un livre-mastodonte, peut-être le plus long que j'ai jamais lu d'une seule traite de ma vie : mille cent soixante-treize pages (battant Belle du seigneur d'une courte tête). Parce que je l'ai lu, en partie, en Malaisie (en partie car il m'aura quand même fallu deux mois et demi), et qu'il donnait à la Lorraine un goût exotique. Parce qu'il est écrit dans une langue indescriptible, et d'une impressionnante précision historique. Parce qu'il est d'une justesse de sentiments indicible, sans concession aucune, rapportant avec impartialité le bon et le mauvais, l'ampleur de l'amour et la part du monstre, qui, j'en suis convaincue, est en chacun de nous mais que bien peu sont prêts à considérer en eux-mêmes. 
Ce n'est pas un livre, c'est à la fois un voyage et une introspection, l'œuvre d'un fou qui saisit et rend parfaitement l'ambivalence humaine, ses tourments, ses joies, ses contradictions. Sa violence. Je ne dirais pas qu'il n'est pas à mettre entre n'importe quelles mains, car il ne peut tout simplement pas tenir entre n'importe quelles mains. 

Ma deuxième place de podium est disputée, mais, chronologiquement, je l'attribue aux deux tomes de Vernon Subutex de Virginie Despentes. Elle, découverte ou re-découverte en novembre 2014 avec King Kong théorie. Des aléas professionnels m'amenaient à croiser son chemin fin mars, alors, j'ai voulu, en une sorte de politesse, savoir de quoi il en retournait, et j'ai si bien fait. Je suis tombée dedans, tombée dans la ronde des quarantenaires rock'n'roll parisiens (ou pas, d'ailleurs), dans la galerie de personnages jamais bien normaux mais qui mettent du baume au cœur, car ils ont tous un truc de soi. J'en ai pleuré de joie, parfois. De joie, de libération, de déculpabilisation. Je suis tombée dans la marmite Despentes. Je n'ai pas lu frénétiquement, mais j'en ai englouti quelques uns, Despentes est devenue un refuge, Vernon Subutex un livre-doudou, au point de bouleverser mes principes interdisant de relire un livre déjà lu ("déjà si peu de temps pour lire, alors s'il faut relire en plus, on ne s'en sort plus"). Vernon Subutex me rassure, je suis heureuse, maitenant, de savoir que je pourrai toujours y revenir, errer dans ses pages, m'endormir dessus. Alors du coup, pour varier un peu les parfums quand même, j'ai relu King Kong théorie aussi, et puis je me suis fait Apocalypse Bébé, Les chiennes savantes, et quelques nouvelles de Mordre au travers. Maintenant, j'attends le tome 3. 

La troisième place du podium revient à un autre pavé qui compte de justesse en 2015 puisque je l'ai terminé il y a quelques jours à peine : La petite femelle de Philippe Jaenada. C'est un peu délicat de déceler dans cette biographie de Pauline Dubuisson, malheureuse célébrité fait-diversienne française, ce qui est effectivement factuel et ce qui relève de la volonté de justice de l'auteur. Car Pauline Dubuisson a payé pour beaucoup d'autres, pour toutes les femmes qu'on veut mettre au pas. La justice l'a brisée, l'opinion publique anéantie. Elle est de celles à qui rien n'a été pardonné, de celles dont la moindre faiblesse a été exploitée contre elle-même. Alors, je pense qu'on peut ainsi facilement excuser Jaenada d'avoir pris parti entièrement pour celle qui est devenue son héroïne, à qui il redonne un peu d'indulgence. Pauline Dubuisson, plus que les personnages qui réussissent, bien plus que les hommes qui réussissent, m'émeut et m'inspire, tout comme Gervaise Macquart m'avait ébranlée lorsqu'à dix-neuf ans j'avais suivi sa déchéance inéluctable en voulant croire si fort à sa rédemption. Pauline me touche, car son histoire montre qu'il suffit de rien pour faire basculer une vie, deux vies, trois vies, des destins... que ce n'est, parfois, que l'affaire d'un instant, dix secondes, cinq mots. 

Après ce superbe podium, nous avons du vrac, comme le thé, avec ou sans commentaire, ordre plus ou moins chronologique (mais qui s'en soucie ?).

Dans la catégorie "Entamés puis délaissés" : Le Royaume et Limonov par Emmanuel Carrère, Voyage au bout de la nuit par Céline (c'était déjà la deuxième tentative, alors je crois que je vais définitivement l'oublier, ou alors j'essaierai un jour la version illustrée par Tardi), Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi par Mathias Malzieu (et pourtant, depuis combien de temps était-il sur la liste celui-ci... !!), Anna Karénine par Léon Tolstoï, Putain par Nelly Arcan.

Dans la catégorie "M'a tellement énervée que je vais probablement le vendre", un seul gagnant : En finir avec Eddy Bellegueule par Édouard Louis (oui, finissons-en, exactement, ouste, poubelle)

Dans la catégorie "Il faut bien savoir de quoi on parle" : Soumission et Les particules élémentaires par l'évident Michel Houellebecq. Si Soumission m'a paru aussi à jeter que celui mentionné juste au-dessus, Les particules élémentaires était plus intéressant, ce qui n'est pas très flatteur pour l'évolution de la qualité littéraire de l'auteur.

Dans la catégorie "Tout petits" : Notes sur la mélodie des choses par Rainer Maria Rilke et Petit éloge de l'errance par Mizubayashi Akira.

Dans la catégorie "Familles" : La place et Les années par Annie Ernaux, avec préférence pour Les années, puis La cache par Christophe Boltanski, un bouquin par lequel j'ai eu du mal à me laisser toucher, mais qui y est finalement parvenu, que j'ai finalement beaucoup aimé. 

Dans la catégorie "Devoirs de vacances" : Et Nietzsche a pleuré par Irvin Yalom. La langue m'a parfois laissée "dubitative" (je ne sais pas si c'est une souffrance liée à la traduction), mais j'ai trouvé le propos très intéressant. 

Un énorme coup de cœur pour L'adversaire de Carrère, à relier évidemment à Pauline Dubuisson et la part du monstre... Ainsi que pour le Requiem des innocents de Louis Calaferte, lu puis vu en lecture (deux fois) par VD, à Paris et à Bourges.

Enfin, reçu pour mon anniversaire, les correspondances de Bukowski, dans lesquelles j'aime vagabonder. 

Voila, c'était 2015.

2016 s'entame sur Love Medicine de Louise Erdrich, vivement recommandé, et qui rappellera, je pense, cette chère Dalva.

À dans beaucoup de pages.